Premier Contact et l’héritage de la SF

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Aujourd’hui, la SF est un genre dominant au cinéma et on ne compte plus les classiques depuis l’invention du septième art : Le Voyage vers la Lune de Méliès, Métropolis de Lang, Star Wars, Alien, Robocop, Blade Runner, Starship Troopers, et j’en passe !

Le genre a développé des sous-genres et la SF peut aller du bon film d’action intelligent (Predator) au pamphlet politique (Starship Troopers, Robocop) en passant par une réflexion sur l’Homme (Blade Runner) et ses peurs (saga Alien). Malgré son nom, la science-fiction ne traite pas de science « dure », mais parle clairement de sciences humaines. Et les classiques littéraires ne font pas exception (je reviendrai sur la SF en littérature dans un autre article avant de vous assommer avec un article trop long.

Premier Contact, du canadien Denis Villeneuve, est la dernière grosse production cinématographique à faire parler d’elle, tout en étant suivi par un autre film : Passengers. Attention, je vais spoiler. La question que je vais parcourir est de savoir en quoi ce film est dans la tradition de la SF et si malgré cette tradition, il apporte quelque chose de neuf. Il va de soi que je vais citer plein de films, et en oublier d’autres, mais au lieu de m’en vouloir, s’il vous plaît, animez la discussion en bas, dans les commentaires. Merci.

Un film dans la tradition humaniste de la SF

Je l’ai dit, la SF traite plus de sciences humaines que de sciences dures, la physique étant régulièrement bafouée pour pouvoir nous proposer des histoires intéressantes plutôt qu’hyperréalistes. Un classique de doigt fait à la science, ce sont les explosions dans l’espace. Non, ça n’existe pas, mais si les films respectaient cela, ce serait chiant. Certaines œuvres se veulent plus réalistes, et c’est la mode en ce moment. C’est le cas avec Interstellar, dont le scénario était simple (Nolan fait toujours tout pour que les choses soient claires et faciles à comprendre, dire que ses films sont compliqués, c’est juste faire semblant d’être plus malin que les autres) mais visait à mettre en scène des phénomènes physiques, dont un trou noir. Sauf que son trou noir, s’il est visuellement très beau, n’est pas réaliste pour deux sous. Si un type tombe dans un trou noir, il meurt, et c’est tout. Mais c’est plus intéressant, d’un point de vu narratif, de faire faire un petit voyage dans le temps et de tenter de représenter la quatrième dimension. Pour moi, Interstellar était une expérience décevante en ce sens où l’histoire m’a paru simple, le twist de fin prévisible pour qui regarde déjà pas mal de SF, et le produit final raté par rapport aux intentions de Nolan. En soi, le film n’est pas mauvais : cohérent, bien mis en scène, bien filmé, bien interprété. Mais ce n’était pas le mindfuck génial dont tout le monde parlait. Ensuite, il y a eu Gravity de Cuaron, et là, c’est pour moi un mauvais film : scénario vide, propos à côté de la plaque, personnages creux… j’ai vu une bonne attraction du Futuroscope, mais certainement pas un bon film. Pourquoi dire qu’on va respecter un élément de physique si c’est pour n’en avoir rien à faire du reste ? Même l’absence de son est ratée, on entend toujours quelque chose. Tu fais un truc, tu le fais jusqu’au bout.

Aujourd’hui, on a Premier Contact, et je ne savais pas si j’allais voir un vrai bon film ou encore une prétention d’intelligence. Car ce que je reproche à Interstellar et Gravity, ce sont leurs prétentions, et les intentions de leurs réalisateurs. Eh bien Premier Contact ne se vend pas comme réaliste d’un point de vue scientifique, et va justement mettre la science « dure » au second plan pour valoriser la linguistique. Et c’est déjà une bonne raison de le voir. Villeneuve se place clairement dans la lignée des films qui sont là pour parler de l’homme. Et lui a choisi de parler de langue et de la communication. Pour moi, il était difficile de ne pas penser à deux bijoux de SF : District 9 de Neil Bloomkamp et Stargate de Roland Emmerich, deux films dans lesquelles la communication est l’un des thèmes majeurs. Dans Stargate, le Dr Jackson doit reconstituer la langue des habitants d’Abydos à partir de langues anciennes, nous explique même comment il fait, et le film nous explique l’importance de la langue, et de l’écriture, moteur de la connaissance et de la liberté. C’est parce que le peuple n’a pas le droit à l’écriture qu’il a perdu son passé et stagne, et ainsi est tenu en laisse par Râ qui les soumet grâce à l’ignorance. Dans District 9, les problèmes de communication rendent les intentions des aliens floues, et donc ce choc va entraîner la situation socio-politique du film, faisant écho à la dure réalité de l’immigration et des camps de réfugiés. Villeneuve aborde lui aussi intelligemment la communication et la linguistique. Il nous montre à quel point il est facile de ne pas penser à des écueils de communication. Il fait réaliser que la langue est une structure complexe de sens, et qu’un petit changement peut engendrer un écart de sens majeur. Allant plus loin encore, la langue est présentée comme un conditionnement de notre façon de penser. Et, moi-même de formation littéraire et linguistique, je peux confirmer que c’est une théorie sérieuse, à laquelle j’adhère. Le fait est que d’une langue à une autre, un même concept sera désigné par des mots proches de différents mots. Exemple tiré du film : comment dit-on guerre en sanskrit ? Un mot qui pour nous est défini comme un conflit mortel est défini, dans une autre langue, comme une dispute. Certains mots n’existent simplement pas dans certaines langues. Une civilisation développe les termes dont elle a besoin, tout simplement. Cette simple constatation pousse toute la réflexion du film sur le langage assez loin : variation de syntaxe, de sons, d’écriture… Non, communiquer avec une civilisation différente n’est pas aisé. Le film nous invite alors à repenser à notre propre histoire et à celle des explorateurs.

La mise en scène vient appuyer le propos de l’œuvre, par exemple en « littéralisant » l’expression « barrière de la langue », car une barrière physique sur laquelle les aliens écrivent séparent les heptapodes des humains. La caméra va également nous montrer largement l’écriture incompréhensible pour nous des aliens et scénaristiquement, la communication entre les humains et les heptapodes est ralentie par le manque de communication entre les états humains eux-mêmes. L’équipe scientifique ne sert rapidement plus à rien : pourquoi essayer de communiquer avec des chiffres quand on ne sait même pas comment ils comptent en face ? Évidemment, ce sont des erreurs de communications entre les gens qui entraînent des catastrophes : les médias retirent le contexte, simplifient des propos en en retirant la situation d’énonciation, et une phrase dont on n’est pas certain du sens devient une menace de guerre. Une critique des médias qui parlent de choses sans s’y connaître, ça fait toujours du bien. Il y a beaucoup de matière dans ce film pour pousser loin une réflexion, et c’est ce qui manquait cruellement dans les films de Nolan et Cuaron où la réflexion se limitait à deux idées. On n’a rien à dire sur un mauvais film. On répète toujours le même propos avec un bon film. Un excellent film nous fait nous poser des questions sur nous-même et le monde qui nous entoure pour nous remettre en question, ou remettre en question notre société et nous pousse à creuser une réflexion. Pour moi, Premier Contact est clairement dans cette dernière catégorie.

Un film qui apporte du nouveau ?

Le film n’est pas le premier à traiter du langage, mais il est peut-être bien le premier à la faire de façon aussi intelligente. Je n’ai pas vu tous les films qui existent, je ne pourrai donc pas affirmer avec certitude qu’un autre film n’a pas fait avant lui ce que l’on trouve. Cependant, je n’ai pas le sentiment de déjà vu que m’a apporté Interstellar par exemple. Pour moi, le neuf est dans le traitement du langage : le film essaie sincèrement de nous proposer un nouveau système d’écriture qui serait indépendant de la langue parlée, ce que je n’ai vu nulle part ailleurs ! Le fait que les heptapodes écrivent avec de l’encre est un choix simple mais doublement intelligent puisque 1) ce sont des sortent de poulpes et 2) nous-même nous écrivons avec de l’encre. Le fait que l’encre prenne forme dans les airs est un choix esthétique intéressant et beau justifié par le mode d’écriture de l’espèce. Cela est assez frais dans le paysage SF cinématographique !

Le design des heptapodes lui-même est intéressant : ils sont inspirés des poulpes, une classe d’animaux parmi les plus intelligents de la planète, et ont un nombre impair de membre. Pourquoi le choix de l’impair est-il intéressant ? Parce que d’habitude, on montre une biologie de la symétrie, calquée sur le modèle humain. Or, la biologie est plus complexe que cela, et même si le film n’intervient pas sur ce sujet, on sent qu’un travail a été fait. Un regard suffit pour comprendre que ces visiteurs venus d’ailleurs (enfin, ça, rien n’est moins certain…) ne sont pas hostiles : leur corps n’est pas taillé pour le combat mais pour la survie. Ils ont évolué pour communiquer et sont, je pense, complètement pacifiques. Pour eux, le langage est l’arme ultime après tout, encore un écho au début du film : « dans un conflit, la première arme qui est dégainée est celle du langage ». A croire que l’intelligence de l’écriture n’a pas de fin ! Les heptapodes sont 100 % pacifique : ils n’ont pas une biologie de guerrier, et ils n’ont pas de mot pour arme, ou plutôt, c’est le même mot que pour « outil », et leur arme majeure, c’est justement de langage. Cependant, il faut bien admettre que pour ce qui est du vaisseau, c’est du déjà vu, et de même pour la gravité artificielle.

Pour être honnête, il m’est difficile de penser à de vrai gros point novateur supplémentaire sur le visuel ou des concepts de SF… si le film est novateur, ce sera sur des détails, sa façon d’aborder son sujet, et au final, ce sont les détails qui rendent une œuvre immersive.



Tant d’autres choses à dire

Par le choix de mon angle pour aborder ce film, je passe à côté de tellement d’autres qualités, qu’il s’agisse des acteurs (bordel, Amy Adams quoi ! Elle est bluffante), de la mise en scène, de la musique, … Je n’ai rien à redire à ce film. Sauf un détail à la fin, une réplique un peu nulle qui casse un peu l’ambiance triste et sincèrement émouvante, quand le personnage de Jeremy Renner dit que ce qui l’a le plus émerveillé, ce ne sont pas les aliens, mais elle, la linguiste… Il faudrait aussi aborder la notion du temps comme elle est abordée, c’est-à-dire avec intelligence (ça devient une habitude pour ce film) : quelque chose de non-linéaire, similaire à une dimension de l’espace, et qui donc évoque la notion de quatrième dimension dans laquelle les heptapodes semblent capable de se déplacer. Je pense qu’ils viennent de la Terre, 3 000 ans dans le futur. Il y a tellement de chose dont il faudrait parler ! Mais pour conclure, on a un film qui s’inscrit dans une tradition d’un côté, mais qui propose un propos plus profond et poussé que ses prédécesseurs, et une esthétique (point que je n’ai pas abordé) assez sobre mais rafraîchissante.

Cependant, je n’ai vu ce film qu’une fois au cinéma, et j’ai pu passer à côté de certaines choses, ou exagérer certains aspects, et je suis ouvert à la discussion. Denis Villeneuve m’avait retourné la tête avec Enemy, il vient de recommencer. J’aime sortir d’une salle de cinéma en me posant plein de questions comme cela, ce sont les films qui me marquent le plus.


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